Les fraîches lueurs de l’aube enveloppaient tout juste Beyrouth que déjà le chauffeur avait prévenu: Nous ferions mieux de ne pas trop tarder. Les températures très matinales sont plus agréables pour rouler. Le passage des contrôles à la frontière nous prendra moins de temps.

J’avais débarqué il y a peu à la station Charles Helou. C’est de là que partent les transporteurs vers Damas. Il était à peine passé 4 heures – nuit noire – lorsque le chauffeur m’emmenant de l’aéroport m’y avait déposé – non sans avoir encaissé un dû gonflé par la pâleur du passager. Plusieurs ombres m’y avaient accueilli, taxis attendant patiemment les pèlerins désirant rejoindre la Syrie.

Tous parlent très bien anglais, ils proposent leurs services. La course privée ne me séduit pas, je sais qu’il est de coutume de partager son véhicule pour limiter les coûts. J’évoque cette possibilité avec l’un d’entre eux, il acquiesce. Il parle français, il parle allemand. Il dit qu’il parle aussi grec. Plus jeune, j’ai été steward, explique-t-il. Il parle de la France, de Nice.

Un deuxième passager arrive. Il est Libano-Syrien mais travaille à Abu Dhabi. Son anglais est impeccable. Les minutes passent, le jour mûrit son éveil, le chauffeur s’impatiente. «Let’s go, engine, engine», rit-il en mimant le geste d’une clé qu’il fait tourner pour mettre le contact. Il y a peu de chances que quelqu’un d’autre arrive avant 6 ou 7 heures et ce sera moins confortable, dit-il. Je cède. On y va. Nous ne diviserons le prix du trajet que par deux. Généralement, cinq personnes se serrent dans la même voiture.

Se retourner alors que le véhicule laisse Beyrouth derrière lui permet une magistrale contemplation: au-delà de la blancheur des maisons comme enchevêtrées à flanc de colline s’étend le bleu royal de la Méditerranée. Puis la route surplombe de majestueuses plaines. La frontière libanaise est allègrement franchie. Mon chauffeur et son autre passager devront cependant m’attendre tandis que je garde patience devant les guichets syriens. Le douanier qui doit gérer les cas «internationaux» s’est absenté. Cinq, dix minutes a dit un autre préposé à mon pilote qui s’impatiente encore. Un homme décrasse le sol à coups de bidons d’eau.

Le fonctionnaire arrive, souriant, Hello Mister, il prépare un plateau de tampons, saisit mon passeport et le formulaire bleu qui l’accompagne, You already have visa, Yes, Good good. À sa lecture, il laisse échapper un enthousiasme étonnant, Good good. La Suisse et Genève sont-ils si bien vus en Syrie? Il me dit qu’il s’appelle Muammar et me demande où je vais. À Damas. Oui, mais où. À Damas. Oui, mais où. Dialogue de sourds. Je logerai chez un ami. La réponse le satisfait. Il tapote sur son clavier noirci.

Un petit homme vient lui apporter un café. Il se tourne vers moi. Coffee? Je ne sais pas si je dois accepter une telle offre à un poste-frontière. Je bredouille, yes, yes, en haussant presque les épaules, gêné. Du coup, il me tend le café destiné au douanier, me prie de le goûter. Succulent, un café turc. Il repart. La procédure est terminée, mon passeport m’est rendu. Je ne sais trop si je dois laisser mon café au douanier.

L’homme revient avec une autre tasse, me prie de terminer la mienne. À la porte, le chauffeur apparaît: We need to go, c’est très bon, je sais, mais il faut y aller maintenant. Je bois, je bois. Derrière le comptoir, les douaniers se marrent en me voyant avaler ce café avec tant d’empressement. Je dis thank you, thank you, presque interdit. «Welcome to Syria, Welcome to Syria», ils sourient tous. Ça, pour un accueil…

Arrivés à Damas, le chauffeur me dépose à l’entrée d’une ville dans laquelle il ne peut pas conduire. J’appelle Guillaume, à peine réveillé, étonné que je sois déjà arrivé alors qu’il est 7h30. Je lui passe le chauffeur qui écoute les indications concernant l’adresse et les répercute à un autre taxi auquel il me confie. À ses yeux je comprends que le prix a été correctement négocié. Je n’ai pas de livres syriennes, il accepte encore de se transformer en bureau de change. Je me demande s’il n’arrondit pas le taux en sa faveur. J’apprendrai ensuite qu’il ne m’a pas roulé. Décidément, tout est trop parfait.

Avant de prendre la route, mon nouveau chauffeur me propose un thé. L’hospitalité syrienne n’est pas un mythe. J’accepte. Il est succulent. Lâché sur Al Afif, devant l’ambassade de France, comme le demandait Guillaume, j’attends, fais quelques pas, me retourne. La démarche ne peut pas mentir. C’est lui. Bienvenue à Damas. Un thé, puis une petite sieste matinale. Les dernières nuits ont été courtes.


2 réponses vers “L’hospitalité dès le poste-frontière”

  1. Lugon a dit

    A l’heure de lire tes lignes je me hâte frénétiquement. Des coups de fil à passer, un visa à tamponner, une fille à voir. Un passeport et un marcel, est-ce bien tout ? Je te lis et me reviennent en mémoire les rêves déjà faits, ceux du Moyen-Oriend, du Liban en particulier. Beyrouth qui renaît de ses cendres, l’hospitalité, la tradition, l’honneur… Est-ce que la réalité correspondra à mon imaginaire ? Un marcel est-ce nécessaire ? Un livre, même pas. Une page blanche et une plume suffiront. Je me hâte. Mon futur se rapproche, mon quotidien peut-être. Si tout va bien je serai heureux demain…
    Mon cher, et toi, comment te portes-tu ? La vie te semble t-elle plus douce au soleil ? Ou écarte-t-elle tes sens comme un esclave dans les jeux de la Rome Antique ?
    Fuite en avant ou présence diffée ? Je me hâte. Un coup de fil à passer. Une fleur a arroser. Un thé à boire et j’arrive.
    Et toi qui reste ici. Que seras-tu au retour ? Comment vais-je te retrouver ? Qui seras-tu pour moi. Pour nous.
    Je me hâte. Je pars.

  2. Lugon a dit

    et si on allait en iran ?

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