Llamar! Llamar!

À Bogota, à Medellin, à Pereira, ils sont partout, les centres des villes en regorgent. Llamar! Llamar! Minutos, 200 pesos, indiquent des panneaux qu’ils portent sur eux, comme des hommes-sandwiches, parfois agrafés par de simples imperdables. Llamar! Llamar! Mais que font-ils?
La téléphonie mobile est dispendieuse et beaucoup de Colombiens n’ont guère les moyens de s’offrir un abonnement. Une fois le téléphone acheté, ils se contentent de cartes à prépaiement dont les montants fondent prestissimo. Llamar! Llamar! Pour 200 pesos la minute, dans la rue, ils peuvent emprunter le mobile de quelqu’un d’autre et passer leur appel. Le marché semble florissant.


Pour toi

À un peu moins de six heures de route de Medellin, vers le sud, luit la Fondation “Moi pour toit”. Bienvenue à Pereira, la principale ville de la “zona cafetera” de Colombie. “Moi pour toit” a été imaginée il y a près de 25 ans par le Valaisan Christian Michellod.
Deux jours durant, le cadeau m’a été offert de visiter ces lieux lumineux. De la “finca” (centre éducatif et foyer pour enfants) hors de la ville, au centre d’urgence (le seul de Pereira), en passant par les foyers pour ados, que de soleils rencontrés.
Sans doute en a-t-il fallu, de l’amour et de l’énergie, du temps et de la patience, pour en arriver là. Sans doute en faut-il encore aujourd’hui, pour nourrir la flamme de cette vocation ou, pour le dire de manière plus terre-à-terre, pour trouver les 3000 francs nécessaires par jour pour que vive la fondation.
Bien que mon espagnol soit moins pauvre qu’au premier jour, il demeure bien enfantin (et encore). Mais ce qu’il y a de géant, avec les bambins, c’est leur faculté à enjamber l’obstacle verbal, une fois la confiance née du regard et des gestes affectifs. Ainsi deux après-midis ont-ils filé, de patience au moment des mots échangés et des questions inlassablement répétées, en rires à l’instant de se photographier ou de se filmer.
Le temps s’évadant prestement, j’en oubliais ma jaquette. Revenu à l’improviste deux jours plus tard pour la chercher, je me heurtais d’abord au bienveillant garde qui, désolé, ne pouvait que constater son impuissance à m’aider, l’administration étant fermée le dimanche. C’est alors Camila qui prit les choses en main.
Le regard vif, remuant ciel et terre, elle courut à la buanderie trouver ma jaquette qui venait tout juste de sécher après avoir bénéficié d’une lessive, et me la ramena fièrement, tout sourire.
Je n’oublierai aucune seconde de ces beaux moments qui m’ont convaincu que les étoiles ne brillent pas que dans le ciel. À Pereira, j’en ai vu de près, et j’en ai tenu quelques-unes dans mes bras.


Les couleurs de la montagne

Au centre-ville de Medellin, tout proche du Parque Bolivar, non loin du Parque Berrio, une rue s’étend, nourrie de cafés, de pâtisseries, de restaurants, de commerces. Dans cette même rue, quelques personnes tentent de vous refiler des bouts de papier publicitaires. Et puis il y a un homme qui crie: “Peliculas! Peliculas!”
Il vend des DVD, des copies contrefaites sans doute. Rien que de très banal. C’est lorsqu’il gueule “Los colores de la montana!” qu’il m’arrache un sourire niais. J’ai vu “Los colores de la montana” lors du dernier Festival international du film de Fribourg, heureux qu’il y ait enlevé le Prix du public (le “Regard d’Or” étant revenu à “Poetry”, un choix défendable). Bref.
“Los colores de la montana” m’avait touché par son histoire, par sa tendresse, par l’émotion dégagée par ses acteurs malgré leur large amateurisme (les véritables héros sont les enfants) et par la beauté de la Colombie, où le film a été tourné. Il relate l’incertitude de la vie à une époque et en des lieux où chaque seconde pouvait transpercer une vie.
Je m’en souviens, je m’étais réjoui à l’idée de découvrir bientôt ce pays magique qui se révélait sur écran. Me voici ici. Rattrapé, au coeur de Medellin, par les merveilleuses couleurs de la montagne. Ne l’avez-vous pas vu? Si vous en cherchez le DVD, je sais où le trouver. Et en voici la bande-annonce officielle.
http://www.youtube.com/watch?v=nvK92gDFGzQ


Gras

Qu’est-ce qu’on en a ri, à Bogotá, qu’est-ce qu’on a failli s’étouffer, même, au Musée Botero, à contempler ces oeuvres nourries de grosses personnes, de gros animaux, de gros fruits, de gros murs, de gros, de gros, de gros. “J’aimerais beaucoup voir une photo de son épouse”, s’était bidonné Nick avant qu’un gardien nous rappelle que, certes né à Medellin, Fernando Botero vivait aujourd’hui en Allemagne.
Tiens, on tenait notre explication, appuyée d’une bonne dose de saucisses, de salade de pommes de terre et de bière blanche. Mais non: les intitulés des oeuvres ont désamorcé la logique. “Homme colombien”, “Famille colombienne”, “Colombienne”. Diable, où est-il allé chercher ses modèles? Pour dire que ses compatriotes comptent parmi les plus belles femmes de la planète (j’enlèverais le “parmi” si mes amis ne me reprochaient pas de tomber sur les plus belles femmes partout dans le monde), Botero ne leur fait guère honneur.
Au Musée d’Antioquia, devant lequel nombre de ses sculptures trônent, une part de la réponse est dévoilée – reste à définir son degré de conviction. Pour l’artiste, ses personnages ne sont pas “gros”, mais “volumineux”. Ah, volumineux, ils le sont, personne n’en doutait. “Je grossis mes caractères pour leur donner de la sensualité, est encore cité l’artiste. Je ne m’intéresse pas aux personnes grosses par souci des personnes grosses.” User de la déformation pour exalter le volume: voilà ce qui constitue la préoccupation de Botero.
Que le monde se rassure: les Colombiennes et Colombiens exaltent le volume sans pour autant être déformés.


Pays merveilleux

Je les entends, à l’autre bout du monde, ou à mi-chemin en tout cas, qui crient, qui chantent, qui trinquent. Je les sens, proches de moi, en moi. Je les sais lancés vers une nuit sans fin, arrosée de joie, de fraternité et de quelques gouttelettes de Johannisberg.
Oh, mes amis, vous savez bien que je ne mâche jamais mes mots lorsqu’il s’agit de critiquer mon pays, cette Suisse que je trouve souvent si frileuse et renfermée. Vous savez bien combien j’aime vivre hors de mon Valais natal, que j’estime trop encastré. Vous savez toutefois bien, aussi, combien j’aime y retourner, combien j’aime le caractère secret mais généreux de ses habitants envers ceux qui, patients, prennent le temps de briser la glace.
Heureux hasard du destin, finalement, que je sois en voyage bien loin de toi, mon beau Valais, pays merveilleux, aujourd’hui que tu te prépares à célébrer l’histoire. Je suis bien loin de toi car j’aime trop le monde, le mouvement, la découverte. La quête de nouveaux horizons, de nouveaux yeux, de nouvelles voix. Et pourtant voilà que je me sens si proche de toi, lié d’amour – oui, d’amour, d’un amour inconditionnel – avec les miens, Valaisans, qu’ils partagent une grillade sur les berges de la Sarine ou jubilent au Yémen, qu’ils klaxonnent sur une autoroute ou braillent sur la Planta.
Lié d’amour avec le Valais, coin de terre précieux, lumineux. Le journaliste sportif fait sien le devoir de tendre vers l’objectivité. L’homme ne peut réprimer les émotions fortes, transcendantes au sport. Car au fond, ce n’est pas le jeu qui brasse les tripes jusqu’ici.
C’est le mythe.
Je compte sur vous: buvez-en plus qu’une pour moi.
Je respire vos vibrations ici et vibre avec vous.


Paint it black

Le voyageur de passage à Bogotá ne doit pas manquer ça. La guide nous avait prévenus: le mercredi, le vendredi, et le dimanche à 16h s’opère le changement de la garde présidentielle, devant le palais du premier citoyen colombien.
On s’est donc pointés, aujourd’hui, avec Nick, à l’heure dite, au lieu dit, non sans avoir préalablement visité le Musée  Botéro et le Musée historique de la Police (oui, on a bien bossé).
Bon, sur le coup des 16h, il n’y avait pas grande animation et on s’est sérieusement posé la question de savoir si notre oreille avait flanché (au fait, mon espagnol s’améliore de jour en jour, amigo, no te rias – cela se dit-il ainsi?). Mais un peu plus tard, nos tympans ont décelé, au loin, un air de parade. Ils ne s’y étaient pas trompés.
La fanfare a bien fait les choses en attendant que tournoie le drapeau colombien dans la cour. Une question me taraude cependant l’esprit: pourquoi la chanson “Paint it black”, des Rolling Stones, faisait-elle partie du répertoire? L’air nous a arraché un sourire – et de bonnes pensées.


Nick

Nick a 42 ans. Nick voyage depuis cinq ans. Nick, autrefois, travaillait.
Un jour, il a choisi de raccrocher car la passion au quotidien lui manquait.
Nick a acheté une maison, il en a fait son revenu.
“C’est ma retraite”, rit-il.
Nick est Britannique, mais l’est-il encore vraiment?
Nick parle de Shanghaï, de Beijing, de l’Indonésie,
Il évoque avec passion Lima, La Paz et Hanoi,
Le Mekong, Buenos Aires, le monde.
Désormais, il veut voir l’Afrique.
Mais avant cela, Nick va se poser, un peu, à New York.
“Mais quelques mois, hein, pas plus, je n’aime pas ça.”
Il croquera la grande pomme avec sa compagne,
Une compagne?
Comment a-t-il bien pu la rencontrer?
En Inde, forcément.
Où d’autre?


La vérité des sciences sociales

À Bogotá, il est un musée incontournable, le Musée de l’Or, el Museo del Oro. Il ne représente qu’une pièce de l’immense puzzle culturel de la capitale colombienne, riche de nombreuses galeries gratuites.
J’avais entendu qu’à 16 heures aujourd’hui débutait une visite guidée en anglais. Arrivé de Monserrate (j’y reviendrai, je dois mettre un peu d’ordre dans mes notes, ceux qui me connaissent bien savent pourtant que je suis quelqu’un de maniaque) à 15h40, le temps d’avaler un casse-croûte, il m’a été demander de patienter.
15h45, 15h50, 15h55, “La visite guidée en anglais débutera dans cinq minutes”, a dit un haut-parleur invisible, d’accord, à 16h le guide est venu me chercher pour une visite qui serait finalement privée.
Au-delà des fantastiques pièces dont regorge l’institution (mais que pourrait en dire mon savoir limité?), l’humour (ou faut-il parler de franchise) dont a fait preuve le guide mérite quelques applaudissements.
Désignant une pièce exposée, il m’a expliqué, le plus sérieusement du monde, qu’il s’agissait d’un faux offert par une personnalité influente de la Banque principale pourvoyeuse de fonds du musée, et dont on attendait le départ pour en effectuer le retrait de la collection.
Puis, au coeur d’une interprétation, il n’a pas hésité à arguer que les anthropologues, de toute façon, écartaient les théories – même démontrées – qui iraient à contre-courant de leurs conclusions. “Mais toutes les sciences sociales font de même, après tout. Qu’avez-vous étudié?” Que pouvais-je répondre? La vérité: “Les sciences sociales.” Il sourit: “Alors, ai-je tort ou raison?” Repensant à mes belles années d’Université, que pouvais-je répondre?
La vérité.


Le vote des pigeons

J’attends sur la Plaza de Bolivar, centre historique de Bogotá, je tourne, mais pas en rond, parmi les nombreux pigeons, quand il s’approche de moi, doucement, tranquillement. Hey! hey! C’est mon premier jour ici, en bon Suisse que je suis, n’est-il pas logique que je me demande s’il veut me prendre pour un pigeon? Je m’arrête. Welcome to Bogotá!
J’use de mon plus bel espagnol (ami, ne ris pas), pour lui expliquer que je suis Suisse, que je suis en voyage, que la Colombie me semble paradisiaque. Il use de son plus bel anglais (ami, je ne ris pas) pour m’expliquer qu’il vient de Cartagena, qu’il y retourne plusieurs fois par an, qu’il est opérateur dans une radio.
Il s’intéresse aux conditions de travail d’un journaliste en Suisse. Au centre de la place, un homme déguisé braille, “Il critique les politiciens, m’explique mon camarade, il dit que chacun devrait glisser un bulletin blanc dans l’urne.” Et moi, quel bulletin vais-je glisser dans l’urne dans quelques mois?
Pendant ce temps, les pigeons picorent quelques graines, pour qui votent-ils hormis pour l’homme aux dents noires qui leur balance du maïs? J’attends des amis avec lesquels nous devons partager un tour de ville. Les deux Hollandaises aux cheveux d’or arrivent d’abord, qui envient les longues chevelures noires des Colombiennes (diable, la guide colombienne leur dira bientôt qu’elle envie leur crinière blonde, faut-il préciser que toutes sont magnifiques?). 
Elles sont bientôt suivies du ”colocataire” australien, le départ est donc programmé. “Je t’enverrai un e-mail pour te dire bonjour! Enjoy Bogotá!” Compte sur moi. “Nous, en Colombie, nous avons sûrement beaucoup de soucis, mais nous aimons la vie.” Que l’avenir conserve votre joie et vos sourires.


Escale

On l’a vu arriver de loin, corps déglingué tant il aurait voulu courir, vite, plus vite, il est arrivé en trombe, suffocant, la porte s’est refermée devant lui, pauvre âme tout à coup déchirée, esprit perdu, comment vais-je donc faire, comment vais-je expliquer ça, à qui, amie, femme, enfants qui impatiemment m’attendent au bout du monde? Ce n’est pas comme s’il avait manqué son bus, quelques minutes de trajet pour sacrifier à un rituel quotidien. Ce n’est pas comme s’il avait manqué un train, quelques heures de trajet pour s’offrir l’illusion de changer d’air. Non, l’homme qui a fendu les couloirs de l’aéroport de Caracas a vu s’envoler des milliers de kilomètres.
L’avion l’a encore nargué, il est resté planté là encore, quoi, cinq, dix bonnes minutes, tandis que l’homme suppliait, Por favor!, Por favor!, la bénédiction des officiels en oubliant qu’eux n’avaient jamais fait profession de foi. Ainsi le ciel ne l’a-t-il pas entendu. L’avion a embrassé la nuit pour rejoindre Rome, sans lui, lui prié de s’avancer de quelques mètres, quelques mètres seulement, maigre consolation lorsqu’on s’attendait à avaler des milliers de kilomètres, pour se justifier auprès d’impitoyables officiels, encore.
A-t-il finalement pu décoller de Caracas? Le pourra-t-il aujourd’hui? S’est-il condamné, quelques cendres menaçant de le laisser là où il est? Cette histoire-là, je ne peux vous la conter. J’étais en avance et mon avion, lui, n’est pas parti sans moi.


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